Personnage de la justice-spectacle qui cumule les fonctions de scénariste, réalisateur, acteur, directeur de casting, accessoiriste, chef monteur. C’est trop, il est impossible qu’il n’y ait pas quelques navets (dans le métier, on appelle ça des erreurs judiciaires). En 2006, le juge Fabrice Burgaud remporta le prix du meilleur espoir masculin pour son film « le fiasco d’Outreau », devant un jury de politiciens professionnels réunis en commission parlementaire. C’est une première ! avec émission spéciale en direct live sur France 2, la chaîne du service public, présentée par l’inoxydable David Pujadas toujours égal à lui-même. Je vous fais le pitch de ce film à petit budget : tout commence par une banale affaire de réseau pédophile international à la Dutroux où dix-sept adultes, dont six femmes, sont accusés de viols en réunion de dix-huit enfants, âgés de trois à douze ans au moment des faits, de 1995 à 2000 dans une HLM d’un quartier populaire d’Outreau. Après deux ans et demi d’instruction et d’emballement médiatique, le dossier s’effondre et un premier procès acquitte sept des accusés. Un an plus tard, lors d’un second procès en appel, la principale accusatrice et plusieurs enfants avouent avoir menti, et les six derniers accusés sont blanchis. Ils avaient été condamnés à des peines allant de dix-huit mois de prison avec sursis à sept ans de prison ferme au loto judiciaire. Finalement, treize présumés coupables sont déclarés sûrement innocents, une erreur sans précédent dans les annales de la justice. Je vous passe les drames, les années de détention provisoire, tortures et insultes en prison, pleurs, vies ruinées, livres à succès, interviews monnayées. Mais le film ne s’arrête pas là, et la deuxième partie, qu’on pourrait intituler « la revanche des innocents », met en scène des zoro-médiaticiens venant à leur secours en prime time et direct live, et s’acharnant sur leur ancien héros, le juge Burgaud instructeur de l’affaire - trop jeune, inexpérimenté et dépassé par le dossier - qui refuse de s’excuser. Il est accusé d’avoir manipulé en coulisse la plume, les micros et les caméras des médiaticiens, innocents eux aussi, qui le traînent maintenant dans la boue sans autre forme de procès. Le procureur général dénonce les dysfonctionnements du système, les politiciens créent une commission d’enquête, les innocents encaissent les indemnisations de l’État, le garde des sceaux les reçoit dans ses ors, le président de la république leur présente ses regrets et ses excuses, et la France d’en-haut se les arrache car il est de bon ton d’avoir son innocent d’Outreau au coktail-qu’il-ne-faut-pas-rater. Et puis, et puis il y a le suicide en prison de cet innocent d’un procès banal dont personne n’a parlé et ne parlera jamais comme tant d’autres, et le clin d’œil des trois innocents outrelois qui finalement se révèlent bel et bien coupables. Je ne vous dévoile pas la fin du film qui réserve une énorme surprise. Allez le voir, les acteurs y sont remarquables - boulangère ambulante, huissier de justice, chauffeur de taxi, prêtre ouvrier… - et particulièrement les experts et les enfants qui ont fait le succès du film. Citations. Des répliques cultes de l’affaire d’Outreau que vous n’oublierez jamais : [1] On a volé mes enfants, ils ont tué ma mère, j'ai dû vendre ma maison, je n'ai plus rien. [2] Il fallait à tout prix que je dise des choses que je n‘avais pas faites. [3] Quand on paie une expertise au tarif d’une femme de ménage, on a une expertise de femme de ménage (un expert). [4] Notre vie a été mise entre les mains d’un gamin. [5] Je demanderai réparation au premier ministre pour l’image honteuse accolée à ma bonne ville d’Outreau (la mairesse d’Outreau). [6] Le juge, au moment suprême, criait maman, pleurait beaucoup, comme l'homme auquel, le jour même, il avait fait trancher le cou, gare au gorille ! (non, ça c’est pas Outreau mais Brassens). Faux amis. Si on connaît de grands avocats, il n’existe que des petits juges.